|
"On the Internet, nobody knows you're a dog" (sur Internet, personne ne sait que vous êtes un chien), cette célèbre légende d'un dessin de Peter Steiner publié dans le New Yorker en 1993 (représentant un chien assis devant un terminal informatique qui discute avec un autre chien) est-elle toujours d'actualité ? L'anonymat qui a longtemps prévalu sur Internet, n'est-il pas en train d'être relégué définitivement au nombre des utopies ? A travers l'utilisation croissante des médias sociaux et de la multiplication des contenus générés par l'utilisateur, on s'expose et on s'exprime de plus en plus sur le web. Par contrecoup, la question de l'identité numérique et de la gestion des multiples représentations d'un individu qu'elle regroupe devient centrale. Dans l'univers Internet, notre identité se forge à partir des traces que nous y laissons, mais aussi à partir de ce que les autres disent et publient sur nous, ce qui rend identité et réputation numériques difficilement contrôlables. Comment faire alors pour ne pas ternir mais aussi pour influer sur l'image que l'on veut donner de soi sur le web ? A défaut de contrôler cette image, on peut la gérer. Si l'on fait l'impasse sur cet enjeu, celui-ci finira inévitablement par nous rattraper. Ne sera-t-il pas alors trop tard pour s'en soucier ? Car cette maîtrise de l'identité numérique nous concerne tous, individus comme entreprises, ne serait-ce que pour des questions de notoriété et de valorisation de cette notoriété. Identité numérique = ADN numérique de l'internaute Notre identité "sociale" ne se limite pas aux seuls numéros d'identification qui nous désignent auprès d'organismes officiels. De la même façon, notre identité numérique ne se cantonne pas à une simple question technique. L'une de ses dimensions primordiales est le rôle qu'elle joue dans la construction de notre image sur le Net. Jérémy Chatard du cabinet de conseil web 2.0 Breek définit l'identité numérique comme "l'ensemble des contributions et des traces qu'un individu ou une entreprise laisse en ligne, volontairement ou non" (1). Elle peut être vue comme la carte d'identité virtuelle de l'internaute car elle est constituée d'informations relatives à son identification. Mais elle peut aussi se définir par ses centres d'intérêt, son travail, son réseau de relations, ses goûts dans divers domaines (2). Comme l'explique le consultant Fred Cavazza : "L'identité numérique d'un individu est composée de données formelles (coordonnées, certificats...) et informelles (commentaires, notes, billets, photos...). Toutes ces bribes d'information composent une identité numérique plus globale qui caractérise un individu, sa personnalité, son entourage et ses habitudes. Ces petits bouts d'identité fonctionnent comme des gènes : ils composent l'ADN numérique d'un individu" (3). Une identité multifacettes, mais aussi active et dynamique A l'image de l'ADN, l'identité numérique permet de stocker des informations spécifiques à l'internaute et de les transmettre au fil du temps avec la plus grande fidélité possible. Cependant, elle peut se modifier au cours du temps car l'identité numérique est active : elle est changeante, mobile, expressive, négociable, valorisable... (4). L'identité numérique est aussi plurielle : un internaute possède plusieurs représentations de lui-même, pseudonymes ou avatars (l'identité est alors dans ce dernier cas entièrement virtuelle). Elles coexistent dans trois sphères : professionnelle, personnelle et administrative. Sous la même identité, l'internaute peut ainsi décliner plusieurs personnalités et vivre différentes vies numériques. C'est pourquoi certaines personnes préfèrent parler plutôt de "personnalité numérique" que d'identité numérique. Une identité dispersée sur le Net, difficilement contrôlable Toutes les informations liées à l'identité numérique sont éparpillées ici et là sur le Net. Elles constituent une sorte de vaste puzzle qui, une fois assemblé, est susceptible de reconstituer les caractéristiques globales d'un individu. Dans les nombreuses facettes qui composent l'identité numérique, une partie de ces éléments émanent de nous-mêmes : nos coordonnées, notre adresse IP, les achats effectués sur divers sites d'e-commerce, les profils que nous remplissons sur les réseaux sociaux, le dépôt d'un CV sur un site de recrutement, les articles que nous écrivons, les opinions que nous émettons dans les forums de discussion, les avis que nous publions sur des produits ou des services, nos participations à des jeux en ligne ou des mondes virtuels... Mais il faut aussi compter avec tout ce que les autres disent de nous et qu'il est pratiquement impossible de contrôler (5, 6). Il va de soi que toutes les traces que nous laissons en utilisant différents services du web peuvent avoir un impact significatif sur notre vie non numérique aussi bien en termes d'identité que de réputation – et, il ne faut pas l'oublier, le pouvoir de la rumeur est fort sur Internet. Cet impact peut s'avérer positif et permettre ainsi d'accroître notre notoriété et valoriser notre réputation, mais il peut aussi se montrer négatif (5). Identité et réputation : deux facettes indissociables mais pourtant bien distinctes L'identité numérique (ou son absence) contribue ainsi à créer une réputation en ligne. Cependant, même si les liens entre identité et réputation sont évidents, il s'agit de deux concepts autonomes. L'identité est liée à une personne, elle rassemble des éléments factuels et observables (elle est en ce sens objective), elle peut être contrôlée par des tiers (autorité de certification, tiers de confiance...). De son côté, la réputation est liée à une évaluation qui définit une sphère de confiance (celle-ci peut inclure des fonctions, expertises, compétences et qualités humaines), elle est subjective (il s'agit d'une évaluation sociale qui correspond plus ou moins à la réalité), elle n'est pas contrôlable, mais on peut toutefois la gérer et essayer de l'orienter de manière positive (5) Maîtriser sa vie numérique, un art difficile à exercer Il reste qu'identité numérique et réputation numérique s'avèrent délicates à maîtriser. L'exemple de l'affaire Jérôme Kerviel se montre assez révélateur des liens étroits – voire ambigus - qu'entretiennent identité, réputation et notoriété en ligne, mais aussi de leur dissemblance. Le trader indélicat soupçonné d'être à l'origine de la fraude qui a coûté 5 milliards d'euros à la Société Générale est devenu en moins de 24 heures une star de l'Internet malgré lui. Le jeudi 24 janvier 2008, alors que la fraude venait d'être dévoilée, une recherche de son nom sur Google donnait moins de 100 réponses, le lendemain la même recherche en occasionnait plus de 30 000. En revanche, les amis de Jérôme Kerviel sur Facebook ont déserté. De onze, le jeudi en début d'après-midi, ils se réduisirent à quatre le jeudi en fin d'après-midi, et à un le vendredi. En 24 heures, six faux profils ont été créés sur l'identité du trader. Le vendredi soir, Facebook avait supprimé tous les profils répondant au nom de Jérôme Kerviel. Kerviel est apparu aussi dans Wikipedia, il a suscité des vidéos satiriques sur YouTube et Dailymotion. Plusieurs noms de domaine ont été achetés par des sociétés (7, 8). Cette affaire montre aussi avec quelle rapidité une réputation peut se faire ou se défaire sur le Net et qu'actionner l'un des mécanismes qui lient identité, réputation et notoriété peut déclencher des réactions auxquelles on ne s'attendaient pas forcément. Une question dont peu de monde encore semble se soucier aujourd'hui L'intérêt de gérer son identité numérique semble encore mal perçu au sein du grand public. Si, selon une enquête Pew Internet, près d'un internaute américain sur deux a déjà "googlé" au moins une fois son nom, seuls 3 % le font régulièrement dans le but de contrôler leur identité numérique (9). Parallèlement, 60 % affirment ne pas se préoccuper des informations que l'on trouve sur eux sur le web et 61 % ne voient pas l'intérêt de limiter le volume des données personnelles disponibles. Des résultats étonnants alors que la question de l'identité numérique nous concerne tous, entreprises comme individus. Construire et gérer son identité en ligne n'est pas seulement un luxe aujourd'hui, cela devient une nécessité Dans les entreprises, l'époque où la communication était préparée et contrôlée de façon à ne laisser passer dans le public que le discours officiel est bel et bien révolue. Les nouveaux outils du web 2.0 rendent aujourd'hui ce modèle complètement obsolète. Salariés, consommateurs, partenaires, experts, journalistes, tout le monde s'exprime et laisse des traces. Et le moindre incident peut prendre des proportions considérables (6). Dans la sphère publique, il faut bien être conscient que la réputation virtuelle de chacun existera, si elle n'existe pas déjà. Les occasions de laisser des traces sont de plus en plus nombreuses. Une identité circule partout (blogs, réseaux sociaux, publications diverses...). Et même en se gardant d'utiliser des services sur Internet, qu'on le veuille ou non, il se trouvera toujours quelqu'un pour parler de vous sur le Net ou pour publier des informations sur vous, et cela à votre insu. Il est très facile de retrouver la trace de quelqu'un en "googlant" sur le web. De plus, ces traces sont rémanentes : les moteurs de recherche les conservent pendant de nombreuses années. Ce qui veut dire qu'Internet ne vous oubliera pas et peut faire resurgir, dans des contextes inappropriés, des pans du passé que vous préféreriez oublier (comme vos frasques de jeunesse filmées sur téléphone mobile, par exemple), vous causant ainsi beaucoup de tort. Il faut donc bien réfléchir à ce que l'on publie sur le web, sinon, pour reprendre les propos de Christophe Nétillard sur le wiki-blog Xtof, vos enfants, s'ils pratiquent "l'archéologie numérique", risquent un jour de vous maudire (10). D'où l'importance pour les internautes de prendre toutes les précautions pour ne pas ternir l'image d'eux-mêmes qu'ils sont en train de construire. Il est de leur intérêt, comme le conseille Fred Cavazza, de verrouiller leur identité professionnelle et de prendre un (des) pseudonyme(s) dans la sphère personnelle pour bien cloisonner les deux mondes (11). Les difficultés liées à la gestion de l'identité numérique La gestion de l'identité numérique pose plusieurs problèmes à différents niveaux : il faut pouvoir, par exemple, certifier une identité (être sûr que telle information ou tel document émane bien de la personne qui est censée en être l'auteur), la sécuriser et évaluer sa fiabilité, mais aussi, pouvoir gérer les diverses représentations de soi (identité réelle, pseudonymes ou avatars), les fédérer, porter une identité d'un site à l'autre... S'il existe des solutions techniques pour gérer les informations relatives à l'identification (certificats numériques, outils d'authentification, tiers de confiance...), pour ce qui est de la gestion de son identité numérique, c'est-à-dire de son image sur le Net, l'internaute doit encore naviguer à vue. Comme le souligne Margarita Perez-Garcia, "les personnes qui ont pris conscience de la nécessité de prendre en main leur représentation sont submergées par la diversité des modèles informationnels et technologiques de représentation de soi dans le cyberespace" (12). Autre point important, il faut savoir ce que l'on est prêt à dévoiler de soi. Quand il s'agit de fournir des éléments d'identification sur le Net, l'internaute est amené à opérer des arbitrages. Il se décide le plus souvent au cas par cas, en fonction de la situation dans laquelle il se trouve, et ne se montre pas toujours cohérent avec lui-même. On peut observer dans nombre de cas un écart entre ses principes et ses pratiques, ce qui confère un côté un peu instable à la gestion de l'identité (13). [Sujet développé dans l'article Stratégies identitaires : être ou ne pas être... visible sur le web, présenté ci-après dans ce dossier] Avancer masqué ou démasqué sur le web ? Devant les écueils de la gestion de l'identité numérique et les risques auxquels nous sommes exposés en ligne, on pourrait être tenté par le black-out numérique. Mais se retrancher derrière l'anonymat est-ce là une bonne stratégie ? Ne risque-t-on pas de se priver de beaucoup de services utiles ? N'y a-t-il pas plus grand risque à être inexistant sur le web qu'à se dévoiler ? Dans le domaine du recrutement, la visibilité sur Internet semble aujourd'hui primordiale : le fait de ne pas exister sur Internet peut être jugé très négativement (comme une personne n'ayant rien à dire, technophobe, manquant de transparence, refusant de partager l'information, répugnant à prendre des risques...). Comment s'exposer sur le web, tout en préservant ses jardins secrets ? Est-on protégé parce qu'on n'utilise que des pseudonymes et des avatars ? Ne peut-on pas être trahi par son adresse IP ou par ses tics d'écriture ? Toutes ces interrogations posent le problème de l'anonymat, des pseudonymes, des fausses identités, du secret, du mensonge sur le Net. Et surtout, dans notre vie numérique, quelle attitude adopter ? Mentir, révéler, se dévoiler, se masquer, manifester sa présence (et son absence ?), apparaître, paraître, disparaître... Il n'est pas si facile de faire le choix approprié : quel qu'il soit, il nous confronte à de nombreuses ambiguïtés. Si l'on prend l'exemple du masque, celui-ci peut dissimuler, mais il peut aussi, comme dans le théâtre balinais, révéler. Ainsi, le masque balinais, par sa couleur, le dessin du visage, la forme des yeux et divers détails, communique des informations sur le personnage qu'il représente : son rang ou sa place dans la société, les traits de son caractère, ses émotions... et permet à celui qui le porte de revêtir ainsi les caractéristiques du personnage qu'il joue. Ces différents aspects sont détaillés dans l'article Stratégies identitaires : être ou ne pas être... visible ou non sur le web qui aborde les stratégies utilisées par l'internaute tant pour s'exposer que pour se protéger. Agir sur sa réputation et son identité numériques De l'avis unanime de ceux qui se préoccupent d'ores et déjà de leur identité numérique, il faut non seulement apprendre à gérer son identité numérique, mais aussi se montrer proactif, occuper le terrain. Il vaut mieux contrôler soi-même ce qui se dit sur vous, plutôt que de laisser d'autres dessiner votre profil (6). Tendance que souligne Charles Népote dans son introduction à l'atelier "Apparaître, paraître, disparaître", pratiques de l'identité numérique, organisé par la Fing (Fondation Internet Nouvelle Génération) en février dernier. Autrefois, explique-t-il, sur le plan de l'identité numérique on se plaçait avant tout sur un plan défensif (vérifier à qui l'on avait affaire, éviter le vol d'identité...) ; aujourd'hui, on se situe sur un plan plus offensif : "négocier ses données en position de force, apparaître sous son meilleur jour, s'exhiber sans tout montrer, revendiquer ses appartenances sans en être prisonnier, disparaître quand on décide de se masquer, s'imaginer autrement, se créer des identités jetables, reprendre le contrôle de ses traces, manager son image..." (4) Cette nouvelle attitude correspond à un profond changement, fait remarquer Jean-François Ruiz (directeur général de la société Ziki) :"Le fait de s'affirmer avec son nom sur Internet est encore relativement récent. Les gens ont toujours peur de s'affirmer et préfèrent souvent le “pseudonymat” comme trace de leur identité numérique." (2). Cette gestion active de l'identité numérique est à l'origine de la notion d'identité 2.0 (par opposition à l'identité 1.0 où les fournisseurs de services ont totalement la main sur votre identité). [Sujet développé dans l'article Maîtrise et gestion de l'identité numérique : savoir prendre les devants, présenté ci-après dans ce dossier] La gestion de la réputation numérique reste-t-elle cependant éthique ? Il existe diverses manières d'agir sur sa réputation en ligne : publier des contenus valorisants, ajouter des mots-clés et des tags de façon à ce que les documents de l'entreprise figurent en bonne place dans les résultats de recherches, tirer parti au maximum des techniques d'optimisation des moteurs de rechercher (SEO)... Mais tout le monde n'approuve pas ce type de pratiques. Certains les voient comme une façon peu honnête de manipuler des résultats de recherche. Pour les uns, il s'agit de contrôler les messages diffusés, pour les autres de truquer le système. La question fait débat. "C'est Internet, et il n'y a pas où que ce soit des règles écrites indiquant ce que l'on peut ou ne peut pas faire" affirme Beau Brendler, directeur de Consumer Reports Webwatch. "Il s'agit plus de combattre et limiter les dégâts occasionnés par des sites de contenus générés par les utilisateurs non modérés et non vérifiés" fait écho Ben Padnos, pdg de Done SEO. De leur côté, d'autres affirment qu'interférer avec les résultats de recherche peut aboutir à l'effet inverse pour les entreprises (une érosion de la fidélité des clients, notamment) (15). Toute la question est de savoir où cela va finalement nous mener et de quel côté va pencher la balance : une meilleure maîtrise de l'identité numérique ou un gigantesque jeu de dupes ? Dans tous les cas, se forger une identité numérique et gérer les multiples personnalités qui la composent, imposent de prendre le recul nécessaire afin de choisir les stratégies appropriées pour se cacher ou au contraire se dévoiler, de recourir aux outils les plus adaptés pour contrôler notre image sur le Net. Cela pose un véritable problème de culture et de formation. En effet, nous ne disposons pas tous des mêmes capacités pour se mesurer à cette complexité et la gestion de notre identité numérique pourrait être source d'une réelle fracture numérique. 11 avril 2008 – Tous droits réservés - © documental – AUSSI AU SOMMAIRE DE CE DOSSIER Maîtrise et gestion de l'identité numérique : savoir prendre les devants Stratégies identitaires : être ou ne pas être... visible sur le web Identité numérique : bibliographie
|