Retour à l'accueil Quatre regards pour mieux comprendre...
Rechercher :     [ Aide ]
Utilisateur :
Mot de passe :
 
Imprimer Envoyer à un ami
  Internet : un média citoyen qui défie le journalisme ?

Parfaite illustration du phénomène appelé Internet participatif, le journalisme citoyen fait appel aux internautes pour "donner de l'information à voir et à commenter". Si, aujourd'hui, il cherche encore sa place sur le web, son rôle social n'en est pas moins incontestable : l'accès à l'information joue un rôle essentiel dans la vie du citoyen, dans ce qu'il fait, décide et pense. Un signal fort de son essor est certainement le rôle innovant qu'il a joué (avec les blogs) au cours de la campagne présidentielle 2007. Mais reste à savoir ce qu'est "le journalisme citoyen", une expression pour le moins ambiguë !

Peut-on prétendre être "tous journalistes", comme titrait il y a peu le quotidien Le Monde ? Quelles sont les limites de cette pratique qui s'appuie sur la parole profane pour donner accès à l'information, qui désacralise l'univers du journalisme en se passant de son intermédiaire et en déniant sa fonction propre, celle d'animateur du débat public. En ébranlant les fondements de cette institution, le journalisme citoyen pousse la presse à revoir ses modes d'organisation et ses contenus, ce faisant lui aussi évolue et se professionnalise. Résultat : un phénomène de porosité entre les deux mondes est de plus en plus perceptible.

L'expression "journalisme citoyen" (en anglais citizen journalism ou participatory journalism) a été forgée pour décrire l'intervention croissante d'internautes qui ne sont pas des journalistes professionnels dans la réalisation des sites d'information. Le journalisme citoyen signifie donc que des individus "jouent un rôle actif dans le processus de collecte, de transmission, d'analyse et de diffusion des actualités et de l'information en général" (22, 9). Le quotidien Libération parle "d'information participative".

Le journalisme citoyen s'appuie sur les blogs, les wikis et les plates-formes de publication de contenus pour donner de l'information à débattre, mais il prend aussi un essor très important sur les sites dédiés, on parle de sites d'information citoyens (6, 21). Il s'inscrit pleinement dans la mouvance des sites Internet qui diffusent du contenu produit ou généré par les internautes [NDLR : à lire, notre dossier panoramique intitulé "Contenu généré par les internautes : la gratuité a-t-elle un prix ?"]. Dans la blogosphère, bavarde et bruyante, il permet de faire circuler extrêmement rapidement les informations les plus diverses et suscite les débats démocratiques les plus vifs. Reste que l'appellation "journalisme citoyen" est loin d'être claire pour tout le monde...

Journalisme traditionnel versus journalisme citoyen : Marigot ou écosystème en gestation ?

Journalisme citoyen : une appellation ô combien ambiguë

A première vue, l'intitulé "journalisme citoyen" est l'association de deux termes aux connotations puissantes qu'apparemment tout sépare.

Journaliste, une profession réglementée

Le journalisme est un univers à part entière qui symbolise jusqu'à présent un accès privilégié à l'information, une culture hiérarchique forte avec ses lois, ses codes et ses chartes (que peu d'autres catégories professionnelles connaissent de façon aussi importante), avec ses contraintes d'espace, de temps, de rentabilité, mais aussi avec sa rigueur et sa déontologie dans le traitement des informations.

Citoyen : un état sans sélection

L'idée du citoyen sur Internet fait référence à un bouillonnement participatif nourri de convictions intimes et d'enthousiasme, on entre dans une "agora électronique" bruyante, une sorte d'espace ouvert et transparent où les échanges sont vifs et sans filtre, marqués par une grande liberté d'expression. Les propos tenus y sont souvent engagés, à l'opposé de ceux du journaliste professionnel qui se plie à des règles d'objectivité et de neutralité.

Le journalisme citoyen est-il pour autant un média alternatif qui s'oppose aux médias traditionnels ?

D'un côté le travail d'un professionnel, de l'autre la parole profane. A priori tout sépare ces deux façons d'aborder l'information, pourtant, tout le monde s'accorde sur le fait qu'opposer ces deux univers n'a pas de sens : chacun a sa raison d'être. Si le journalisme citoyen propose une information sans intermédiaire, le journaliste professionnel reste un intermédiaire utile (5).

La position du pionnier du journalisme citoyen, Dan Gillmor, présentée sur cafebabel.com, est très claire et reflète l'opinion générale : "On ne peut pas comparer un reporter qui travaille toute la journée et un article occasionnel d'une personne qui collabore avec un journal participatif, ou qui écrit lors d'événements comme le tsunami qui a ravagé l'Asie du sud-est (23).

Toute l'ambiguïté vient de la juxtaposition de deux termes : journaliste citoyen, citoyen journaliste...

Que signifie le terme "citoyen" finalement ?

Le journaliste est par définition aussi un citoyen, l'idée contraire aurait de quoi offusquer la profession.

Alors, le citoyen est-il plus citoyen que le journaliste lui-même : l'idée peut être perturbante... Peut-on reprocher aux journalistes professionnels de ne plus faire aujourd'hui une priorité de leur rôle de citoyen sous la pression de différents enjeux (économiques, politiques...) ? Ou l'expression veut-elle plutôt dire que les internautes font tout simplement acte de citoyenneté en devenant des journalistes bénévoles, moyen par lequel ils témoignent de ce qu'ils voient et comprennent de leur société. Pourtant, on sait que les journaux amateurs mettent en avant des points de vue très personnels et des informations parfois erronées ; peut-on dire alors qu'ils font preuve de citoyenneté et qu'ils donnent un juste reflet de notre société à ceux qui les lisent ? En fait, le débat autour de la notion de "citoyenneté" est bien complexe.

Le législateur lui-même est bien en mal de résoudre cette interrogation et adopte des choix eux aussi ambigus. Nous le verrons un peu plus loin dans ce panoramique au sujet de la toute récente "Loi sur la prévention de la délinquance" qui interdit au citoyen de filmer des agressions ou des actes de violence dans la rue tout en reconnaissant ce droit aux journalistes.

Ambiguë mais pour autant capitale, c'est bien cette relation à la citoyenneté qui apporte aux internautes-journalistes amateurs un certain pouvoir...

L'information participative peut-elle être assimilée à une nouvelle forme de pouvoir ?

Les récentes Assises du Journalisme citoyen organisées à Paris (une manifestation initiée par le premier site français d'information citoyenne, Agoravox) avaient pour thème : "Les rencontres du cinquième pouvoir". L'allusion faite au quatrième pouvoir qui désigne la presse est évidente. Mais faut-il vraiment voir l'émergence d'un nouveau pouvoir dans l'essor du journalisme citoyen ? Un tel constat est peut-être encore prématuré.

La profession des journalistes qui tenait, elle, ses assises annuelles à Lille deux semaines plus tôt, avait pour sujet d'étude un thème tout aussi inquiétant "Un monde sans journalistes ?". Assises au cours desquelles Hervé Bourges, président de l'Union internationale de la presse francophone, n'a pas manqué d'évoquer l'émergence du journalisme citoyen et des médias "qui dénient aux journalistes leur fonction propre, celle d'être les animateurs du débat public" (16, 31). Un privilège serait-il en passe de tomber ?

Plutôt qu'un cinquième pouvoir, certains observateurs parlent davantage d'un contre-pouvoir démocratique. On peut effectivement voir dans le journalisme citoyen un contre-pouvoir dans la mesure où certains auteurs sur le Net bénéficient d'une forte notoriété, comparable à celle d'organes de presse (3), et que leur parole devient à leur tour "sacrée".

Par ailleurs, il ne fait plus de doute que le journalisme citoyen est suffisamment puissant pour ébranler un groupe ou un individu en révélant certaines informations. Le concept de "foule intelligente", "smart mob", développé par Howard Rheingold est bien dans les esprits. On se rappelle par exemple que l'an dernier un photojournaliste professionnel de Reuters avait retouché "frauduleusement" une photo prise au Liban et que c'est un blog qui l'avait démasqué (32). On peut citer aussi l'exemple du tout nouveau site de journalisme citoyen, rue89.com, qui a été le seul à oser dire que la première dame de France n'était pas allée voter lors du deuxième tour des Présidentielles, alors que plusieurs grands titres de la presse traditionnelle, visiblement informés, avaient préféré taire ce fait. Autocensure ? Certains de ces titres se sont, par la suite, subtilement servis du journalisme citoyen, notamment en citant rue89.com comme source, pour reprendre l'information dans leurs colonnes, cette fois sans prendre de risque. Faut-il y voir un début de porosité entre les deux mondes ?

Le journalisme traditionnel ne peut rester hermétique à l'essor du journalisme citoyen.

Comme précise Cyril Fiévet dans la publication Transversales, "si les blogs et autres démarches citoyennes ne remplacent nullement les journalistes, ni ne rendent caduques leur légitimité et leur importance, ils conduisent à transformer la pratique du métier des journalistes et les forcent à travailler autrement" (2).

Et Rupert Murdoch de prédire : c'en est fini "de lire l'actualité comme une messe". Le pionnier Dan Gillmor va plus loin : le métier de journaliste passe du "voilà ce que je sais" à "voici ce que j'ai appris, qu'en pensez-vous".

Ce mouvement sonne en quelque sorte la fin du journalisme tel qu'il a vécu jusqu'ici. Il n'y a plus de monopole de l'information, plutôt une dualité dans la façon d'informer qui change tout.

Car, finalement journalisme professionnel et journalisme citoyen ne vont peut-être pas l'un sans l'autre. A l'image du yin et du yang, ils risquent bien de devenir interdépendants, l'un se construisant sur le germe de l'autre, ce qui entraîne une porosité inévitable entre les deux mondes. Une porosité qui prend des formes différentes selon les choix des uns et des autres.

Un phénomène de porosité de plus en plus perceptible

Effectivement, les esprits ont évolué au sein des grands groupes de presse. Il n'est plus question de "considérer le Net comme un outil facultatif et périphérique, où les gens qui s'expriment ne seraient que de simples marginaux, mais considérer cet ensemble comme une véritable source d'informations, inédite et d'une grande valeur potentielle" (2). C'est là tout le défi : comment être à l'écoute des anonymes... et accepter de leur accorder une place dans les colonnes ?

Au tout début, l'audience a d'abord été cantonnée à la périphérie des publications, dans les forums et les courriers des lecteurs, mais elle approche peu à peu du coeur éditorial. Ce mouvement de perméabilité est de plus en plus visible. Non seulement la parole des uns et des autres cesse peu à peu de s'ignorer mais elle commence même à se croiser (33).

Pourtant si le journalisme traditionnel est en train de s'adapter, acceptant bon an mal an d'entrer dans le jeu de cette nouvelle conversation permanente avec le public, il se demande encore ce qu'il va bien faire de la verve des lecteurs.

Quelques pistes permettent déjà de voir comment se passe la nouvelle distribution des rôles, comment la porosité entre les deux mondes est en train de s'effectuer, comment les uns peuvent utiliser les autres. Des mouvements qui ne doivent pas faire oublier qu'en ligne de fond, le nouvel espace d'expression citoyenne qui se développe constitue non seulement une menace métaphysique pour la profession des journalistes (un contre-pouvoir face à sa parole) mais aussi une menace économique.

Presse traditionnelle : le grand tournant ?

Toute la question est de savoir si la pertinence de l'éditorialisation de la presse traditionnelle sera suffisante pour s'imposer auprès des internautes, visiblement très attirés par les nouveaux processus de participation proposés par les médias participatifs (5). Le journalisme citoyen va-t-il faire perdre encore des lecteurs à la presse traditionnelle ? Celle-ci a déjà subi l'assaut de la presse gratuite, l'arrivée des supports numériques et une série de plans de restructuration ; la menace gronde à nouveau. Saura-t-elle rester au centre du dispositif économique qui se dessine (5) et survivre avec ses valeurs ? Va-t-elle en accepter de nouvelles ? Elle a une véritable opportunité de recréer des liens sociaux avec des lecteurs, des liens qu'elle a jusqu'à aujourd'hui sous-utilisés.

Reste à trouver le bon ratio entre le contenu professionnel et le contenu amateur

Les choix effectués seront lourds de conséquence : les journalistes ne sont pas dupes : "s'il s'agit de préférer la réécriture et le commentaire au reportage et à l'enquête, on n'a pas besoin de gros moyens". Cela remet clairement en question certains postes de journalistes (31, 34).

Par ailleurs, ces choix en matière de contenu doivent être clairs pour les lecteurs. Au cours des dernières Assises du journalisme, un sondage CSA menés auprès de journalistes a révélé que 95 % des sondés craignaient la confusion entre journalisme professionnel et journalisme citoyen et estimaient qu'il faudrait, dans les publications, mieux distinguer "ce qui est du domaine du journalisme, de l'expression libre ou de la participation" (16).

Les lecteurs vont-ils jouer le jeu ?

Petit bémol au passage, les lecteurs vont-ils accepter de prendre la place que semble disposée à leur accorder la presse traditionnelle ? On peut ainsi constater que la motivation des lecteurs n'est pas la même sur les sites de journalisme citoyen et dans les journaux classiques. Un exemple flagrant : de nombreux articles dans les grands quotidiens affichent zéro commentaire en ligne alors que beaucoup d'articles publiés sur les journaux citoyens attirent des réactions par dizaines voire par centaines. Peut-être peut-on tirer de cela l'hypothèse qu'être enfermé dans un cadre trop strict démotive les lecteurs et les rend moins participatifs. A moins qu'il ne s'agisse pas des mêmes lecteurs.

Des journalistes appelés à jouer le rôle de modérateurs

Cette nouvelle collaboration entre journalistes et citoyens dans la fabrique de l'information entraîne un nouveau rôle pour les journalistes : celui de filtrer, remettre dans le bon sens tout le fouillis d'informations qui leur parvient, faire de l'ordre dans la jungle des contenus.... C'est donc en partie en devenant des "modérateurs" que les journalistes réinventent leur métier. Avec le risque que la relecture ne devienne un travail à plein temps.

Certains commencent d'ailleurs à parler de l'information 3.0, celle qui intègre le web 2.0 et l'enrichit. La valeur ajoutée vient du traitement de l'information et non plus de l'information brute dont tout le monde dispose (33). Le lecteur sait tout désormais, il a simplement besoin de comprendre.

Une bonne introduction à la mue en cours du journalisme traditionnel se trouve dans le rapport largement diffusé sur le Net de Shayne Bowman et Chris Willis "We media: how audiences are shaping the future of news and information" (9).

Les blogs, un outil de travail complémentaire pour les journalistes et un nouveau lien social avec leurs lecteurs

Les médias participatifs sont aussi un outil utile pour les journalistes qui trouvent là un moyen de s'exprimer autrement, sans contrainte d'espace et de délai. Ils enrichissent de façon subjective ce qui est diffusé ou publié dans les médias traditionnels. On n'y trouve pas de véritables scoops, mais des mises en lumière, plus personnelles, parfois marquées du sceau de l'opinion tranchée. Ces informations ne remplacent pas les impératifs d'objectivité et de fiabilité qui font la marque de qualité d'un média. Mais elles les complètent utilement (2).

Ils communiquent notamment avec leurs lecteurs dans leurs blogs. On voit émerger une nouvelle proximité du journaliste avec son lecteur qui émet en direct des critiques, des suggestions, des pistes pour étoffer un article. Le travail des journalistes ne se limite plus à de l'écriture, mais devient aussi une conversation (23).

Cette nouvelle façon de collaborer va-t-elle bouleverser le modèle économique de la presse traditionnelle ?

Effectivement une nouvelle presse se dessine.

Aux USA, désormais les grands quotidiens font coexister deux rédactions ; l'une dédiée au papier, "la noble présentant un produit fini", l'autre au web "incarnant une modernité sans lettres de noblesse". On parle d'un modèle bimédia. A ne pas prendre à la légère. Ainsi, aux USA, le Wall Street Journal revendique désormais davantage d'abonnés pour son édition numérique que pour ses ventes physiques (35).

Les deux façons de traiter l'information vont-elles se rejoindre ? Probablement.

Dans une interview accordée au Monde, le Californien Robert Cauthorn, pionnier de l'information en ligne, explique : "d'ici cinq à sept ans vont apparaître des journaux imprimés trois jours par semaine (...) et qui offriront parallèlement de l'information sur Internet et d'autres supports numériques sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le contenu de ces journaux papier sera plus contextualisé, ressemblant aux magazines actuels : les scoops ou l'information chaude auront été donnés en numérique." [ ...] "Pour être lus, les journaux devront être plus surprenants, compte tenu de la concurrence énorme apportée par la profusion d'informations disponibles. Les journalistes devront penser différemment..." (15).

Déjà, on le constate, les éditions en ligne des quotidiens incluent le plus souvent possible des contenus originaux fréquemment mis à jour, des éditoriaux et des chroniques (36). A l'avenir, on peut espérer trouver aussi de nouveaux services exclusifs.

Quand les médias traditionnels apprennent à collaborer avec les journalistes citoyens

La presse en ligne américaine est plus avancée que la presse européenne en matière de journalisme en ligne. Elle a fait plus tôt des efforts pour trouver des modèles d'adaptation.

Ainsi, aujourd'hui, la version en ligne du quotidien historique le New York Times (NYTimes.com) est le site américain le plus visité, avec une audience de 11,3 millions de connexions en mai, soit une progression de plus de 25 % par rapport à l'an passé. Il est suivi par Usatoday.com et le Washingtonpost.com (37).

Parmi les grands titres de presse, beaucoup croient à l'essor du crowdsourcing, comprendre à la mise à contribution des foules pour produire du contenu. Les stratégies en la matière se précisent.

Gannet, le groupe qui publie 90 journaux aux USA, notamment USA Today, a annoncé vouloir réorganiser sa rédaction pour placer le crowdsourcing au centre de sa collecte d'informations. Il explique ce choix par trois raisons : donner la priorité aux informations locales, publier plus de contenus produits par les internautes, ouvrir non stop grâce au web.

D'après Wired magazine, la puissance de Gannet pourrait bien aider à démocratiser le journalisme citoyen (38).

En décembre 2006, Reuters et Yahoo! ont signé un partenariat pour reprendre les photos et les vidéos des internautes témoins d'événements ; elles seront placées sur leur site commun appelé You Witness News (32, 39). Les contenus seront également proposés aux clients de l'agence de presse (40). Un peu avant, Yahoo avait déjà conclu une alliance avec la branche américaine de gestion et de diffusion de contenus de la BBC, ABC, pour diffuser quotidiennement des vidéoclips d'information sur Yahoo!News (19).

C'est encore Yahoo qui s'est impliqué dans le projet de journalisme citoyen lancé par Al Gore, l'ancien vice-président, avec la télévision Current TV. Sur cette chaîne dont le succès va croissant, ce sont les téléspectateurs qui fabriquent un tiers des émissions. La chaîne a commencé à émettre sur le câble puis s'est associée à Yahoo pour diffuser toutes sortes de clips (13).

A l'évidence, les géants du Net, comme Yahoo ou Google, multiplient ce type d'accord et de partenariat et se positionnent désormais comme de véritables agences de presse. Ils ont apparemment réussi leur pari de l'information sur la Toile et ce, grâce à la publicité en ligne.

CNN ou la BBC se sont aussi lancés dans la collecte d'informations en ligne. Ainsi, CNN, la chaîne américaine d'informations, a lancé en juillet 2006, CNN Exchange, un espace sur son site web qui permet aux visiteurs de mettre en ligne vidéos, podcasts, photos concernant des sujets d'actualité (41).

En Europe, ce sont Elmundo.es et 20minutos.es qui ont ouvert le chemin (14), suivis par les quotidiens des autres pays. La presse française s'ouvre elle aussi pour intégrer les commentaires d'internautes : lemonde.fr, depuis peu libération.fr... Les exemples se multiplient aussi au sein des grands médias audiovisuels. TF1 avec Wat.tv (We Are Talented) et M6 avec Widéo ont ainsi lancé leur propre service de vidéo en ligne avec l'intention de récupérer les contenus les plus visionnés sur Internet pour les diffuser à la télévision (3).

Tous les grands médias traditionnels auront-ils pour autant la capacité de se réinventer ?

Certains journalistes en doutent et, parce qu'ils sont persuadés des opportunités offertes par le journalisme citoyen, ou parce qu'ils ne trouvent plus leur place à l'antenne, ils ont choisi de construire eux-mêmes leur journal en ligne. Parmi les projets les plus marquants en France, on peut citer :

Rue89.com

Trois journalistes de Libération ont quitté ce quotidien pour lancer un site d'information générale qui "n'est pas adossé à un média traditionnel et soumis à la culture dominante d'un groupe". Le site s'appelle rue89.com et est né le 6 mai dernier. Il est animé par une quinzaine de journalistes professionnels qui apposent un label de vérification et de qualité au contenu. Il ne s'appuie pas exclusivement sur les informations données par les internautes, les journalistes continuent d'utiliser leurs réseaux et revendiquent des choix éditoriaux forts. (24).

Latélélibre.fr

Même chose pour John Paul Lepers, ancien de Canal + qui vient de lancer télélibre.fr qui repose sur les fondements suivants : un traitement libre, décalé, impertinent (42, 43). Garanti sans pub, Télélibre.fr aimerait durer au moins un an (20).

Obiwi

Julien Jacob, ancien directeur général de CNET France (éditeur de ZDNet) part à la conquête du créneau du magazine en ligne avec son projet Obiwi (stratégie de niche thématique : mode, décoration, tourisme, loisirs). Le site est alimenté par une communauté d'experts et encadré par des journalistes.

web2zero.tv

Karl Zéro a lancé web2zero.tv qui mêle des films qu'il produit et d'autres, sélectionnés à partir de ceux envoyés par les internautes. Le slogan de son site est "une autre télé est possible". Il affirme y retrouver une nouvelle liberté. "On bricole. Pour le moment, le modèle économique n'est pas important. On finira bien par le trouver. L'important, c'est d'exister, de servir de porte-voix aux gens" (20, 43). Il avoue faire cela pour s'amuser et sans un sou en poche.

Karl Zéro propose aussi depuis mars et, dans le contexte des présidentielles 2007, un JT quotidien d'une dizaine de minutes sur le net en partenariat avec AOL et le magazine VSD où on retrouve l'humour acide qu'on lui connaissait sur Canal+ (wwww.lejt2zero.fr) (20).

AOL, avec ce type d'expérience, explique vouloir renforcer son rôle de producteur de contenus pour le Net : "nous sommes convaincus que nous avons un rôle fondamental à jouer dans la production de contenus spécifiques au Net" (44).

Même mouvement aux USA

La même tendance est perceptible aux USA. Citons parmi d'autres exemples, le lancement fin janvier du site The Politico. Une vingtaine de journalistes américains de renom ont quitté leur rédaction pour rejoindre ce site web consacré à la politique (25).

On pense aussi à Assignement Zero, lancé par le magazine américain Wired en collaboration avec Jay Rosen, professeur de journalisme à New York University (33).

Ces différentes expériences ont conduit à l'essor d'un concept alternatif, bel exemple de la porosité en cours, on parle de "pro-am" ou "professionnels-amateurs"

Rue89.com, Obiwi... Ces sites qui s'appuient sur le savoir-faire de journalistes professionnels pour se lancer dans le journalisme participatif ont finalement conduit à l'essor d'un média un peu particulier, un média mixte, une sorte d'hybride entre média traditionnel et média citoyen. Dans le jargon, on parle de "proam" ou "professionnels-amateurs" (11). Ce modèle cherche sa place entre les médias traditionnels qui se sont maladroitement ouverts au participatif et des sites pure player type Agoravox à la vision très militante. Dans ce journalisme open source, les internautes contribuent aux articles en amenant leurs infos. Les sujets sont discutés entre les journalistes professionnels et les citoyens, la rédaction étant déléguée aux premiers.

Dans la même lignée, on trouve une solution variante dans des sites tels que NewAssignment.net qui propose la formule du journalisme à la demande.

Soutenu par Reuters (qui a versé 100 000 dollars dans l'affaire), le site citoyen NewAssignment.net permet cette fois aux internautes de commander à des journalistes professionnels des enquêtes et des reportages sur des sujets qu'ils ont repérés, d'aider aux travaux en cours d'exécution, et même de les financer par des dons (18).

Les professionnels travaillent en dialogue avec leurs contributeurs en leur apportant un retour d'information et en coordonnant les articles et les interviews.

Ce principe a aussi été retenu par Ohmynews.

Reste à savoir si cette solution "qui siffle la fin de la récré en matière de "user generated content" pour imposer des critères de qualité" (28) prendra son essor...

Journaux citoyens : une nouvelle écriture à inventer

"Tous citoyens, tous journalistes" ?

Que se passe-t-il du côté des sites de journaux citoyens pure player ? C'est une évidence, beaucoup de rédacteurs en herbe qui rédigent un article par-ci, un article par-là n'ont aucunement l'ambition de devenir des journalistes. Ils écrivent sans bien prendre conscience de la responsabilité qu'ils ont dans le contenu qu'ils exposent sur le Net et des obligations qui découlent de cette responsabilité. Beaucoup se satisfont du fait que le journalisme citoyen s'appuie sur le principe de l'auto-régulation collective pour organiser la qualité de l'information, trier et corriger les erreurs (4, 5).

Mais ce travail a posteriori est-il suffisant ?

On peut craindre que non. Dans la pratique on constate que les contributeurs les plus ambitieux et les plus populaires sont obligés tôt ou tard d'adopter des réflexes de journalistes (ou les réinventent) : mesurer la portée de leur propos, valider les sources qu'ils utilisent et vérifier les informations qui en émanent, connaître les limites légales imposées par l'exercice de la prise de parole en public (2).

Premières expériences, premiers succès, premiers échecs : la morale de l'histoire

Les sites dédiés au journalisme citoyen se multiplient à vitesse grand V. Certains remportent un succès phénoménal, d'autres ont été de gros échecs. L'expérience de chacun permet de formuler déjà quelques hypothèses.

Un encadrement strict du processus de publication : l'exemple Ohmynews

On constate que les sites dédiés au journalisme citoyen qui fonctionnent bien reposent et revendiquent tous un encadrement éditorial assez strict (28).

Aussi bien le géant Coréen Ohmynews que le Français Agoravox disposent de comités éditoriaux et emploient des journalistes professionnels qui encadrent les contributeurs et valident les informations. Ils font appel à un processus de publication que l'on peut rapprocher des méthodes et des règles qui sont généralement appliquées par les journalistes professionnels.

Finalement, on voit que cet univers bouillonnant instaure peu à peu des processus et des règles ; certains sont issus de la presse traditionnelle, d'autres sont tout à fait originaux : force du réseau social, implication du lecteur dans la hiérarchisation de l'information...

La recherche d'un modèle économique : l'aventure malheureuse de Dan Gilmor

Le site Bayosphere.com a été lancé il y a un an par un journaliste réputé et reconnu dans la Silicon Valley, Dan Gilmor, qui a quitté pour cela son journal, le San Jose Mercury News. Le site a connu un succès rapide, mais le 24 janvier dernier, coup de théâtre, Dan Gilmor a proposé de mettre fin à l'expérience. "Le site n'a pas su trouver un modèle d'affaires viable, permettant notamment à son éditeur d'en vivre, et encore moins à des journalistes citoyens d'envisager en faire leur profession."

Il met en évidence le nécessaire encadrement du modèle participatif, la nécessité de maîtriser toutes les finesses du modèle économique et du marketing en ligne.

Il émet notamment des réserves sur un modèle publicitaire calqué sur celui de la presse traditionnelle (45).

Dan Gilmor explique aussi que la "technologie, de plus en plus ouverte et simple à utiliser, n'est pas tout. Il y a aussi une communauté à construire. Cette communauté de personnes qui s'impliquent activement dans le journalisme n'existe pas aujourd'hui. Le mouvement est en cours mais il est loin d'être arrivé à maturité".

L'incapacité du citoyen à mener des enquêtes complexes : là où a échoué Agoravox

Dernière remarque. On peut lire dans le quotidien Le Monde, les doutes de deux journalistes face à la capacité d'enquête des médias citoyens. "Le journalisme citoyen constituera un moyen rapide et efficace pour révéler un événement. [...] Cependant, je ne pense pas que ce type de journalisme puisse révéler des crimes ou des affaires politiques. Pour cela, il y a besoin d'avoir accès à certaines sources, et surtout d'être protégé par une institution comme un journal" (15).

Ce constat est peut-être étayé par la récente expérience avortée d'Agoravox qui a tenté de monter une application de "wikienquête" permettant de mettre en relation différents informateurs sur un sujet sous la houlette d'un journaliste d'investigation. Cela n'a pas donné les résultats espérés, en tout cas aux dires de Frédérique Roussel dans Libération (1). Mais peut-être découvre-t-on ici les limites du journalisme citoyen tout simplement...

Des dérives à canaliser

Malgré des efforts notables, les dérives subsistent et le législateur a montré en France qu'on ne pouvait pas tout accepter. En effet, les internautes bafouent bien des droits déjà existants : respect de la vie privée, droit d'auteur, code de la propriété intellectuelle... Le holà à certaines pratiques vient d'être mis.

Ainsi la Loi sur la prévention de la délinquance est passée en février 2007 au parlement. Elle vise à lutter contre les pratiques de happy slapping ou vidéo lynchage qui consiste à filmer des agressions gratuites, violentes pour les diffuser sur Internet. Une exception a été établie pour le cas des journalistes professionnels. En effet l'article 26 bis A Section 4 bis interdit à quiconque, sauf à la presse dite professionnelle, de filmer ce type de scène et encore plus de les diffuser en ligne.

Sans surprise, le débat a enflé sur Internet autour de cette loi mettant en balance prévention de la délinquance d'un côté et droit du citoyen à témoigner des événements de son pays de l'autre (7) ; certains accusent l'Etat de vouloir museler le journalisme citoyen.

C'est un vrai sujet de citoyenneté : est-il plus citoyen de secourir quelqu'un en danger ou de filmer ce qui se passe pour apporter des preuves du drame (on est bien souvent impuissant face aux agresseurs) ? La situation est floue. Et pourquoi le journalisme est-il excusé lorsqu'il filme la scène plutôt que de secourir la personne agressée dont la vie peut être en danger... On parlait d'ambiguïté en introduction...

Faut-il en passer par un statut pour les journalistes citoyens et un label de qualité pour les sites dédiés ? Un débat passionnel autour du rapport Tessier

Plus polémique encore a été le rapport Tessier sur la presse numérique demandé par le ministre Renaud Donnedieu de Vabres. Intitulé fort justement "la presse au défi du numérique", il a été rendu public le 19 février 2007 (22).

Marc Tessier, ancien président de France Télévision, part du constat que l'irruption des technologies numériques est en passe de bouleverser non seulement l'économie des médias traditionnels, mais aussi leurs modes d'organisation, leurs structures et leurs contenus et pose sur le papier plusieurs questions fondamentales :

- comment aider les médias à devenir multimédia ?

- comment encourager les sites d'information en ligne à créer une information de qualité ?

- faut-il adapter le droit d'auteur à la nouvelle donne ?

- faut-il créer un statut de journaliste citoyen ?

Si rien ne dit si les préconisations formulées dans le rapport seront suivies, elles ont le mérite de poser clairement des problèmes essentiels... Des détails sur les différents points abordés et les solutions proposées dans le rapport sont rassemblés dans le supplément 4 de ce dossier.

Qui dit journalisme participatif, dit rétributions collaboratives

Faut-il ajouter que pour faire vivre un journal en ligne, il faut de l'argent. Le virage vers le contenu en ligne a impliqué pour beaucoup de sites de prendre aussi celui de la publicité en ligne. Mais, pour attirer les annonceurs, encore faut-il pouvoir revendiquer des contenus pertinents qui captent de l'audience. Une des pistes pour collecter les meilleurs contenus et se démarquer ainsi de la concurrence est de proposer des rétributions à leurs auteurs. Cette évolution - sensible sur le Net - a fait récemment l'objet d'un dossier panoramique chez documental intitulé "Contenu généré par les internautes : la gratuité a-t-elle un prix ?" que nous vous invitons à consulter.

Vers où mènent ces initiatives tous azimuts ?

Finalement, on constate que tous les acteurs en sont encore à chercher la formule idéale, avançant bon gré, mal gré vers le même objectif : réinventer le journalisme.

D'un côté la presse traditionnelle fait de gros efforts pour s'adapter à l'ère du numérique et mise sur l'innovation : selon l'Association mondiale des journaux (AMJ), les quotidiens auraient investi 6 milliards de dollars dans de nouveaux équipements ces dix-huit derniers mois (12).

De l'autre côté, le journalisme citoyen, en plein essor, ne sait pas vraiment encore comment se réguler, comme survivre, comme prendre sa place dans la société. Certains en viennent même à se demander si cette voie n'est pas sans issue. On peut lire ainsi les propos suivants d'Emmanuel Parody sur Ecosphère : "La nouvelle génération abandonne le mirage du “journalisme citoyen” pour assumer un journalisme participatif qui revendique l'encadrement éditorial et la participation" (28). Et très certainement, la multiplication des sites hybrides ou "pro-am" qui revendiquent une certaine rigueur professionnelle dans le traitement des informations et jouent la carte de la co-création entre amateurs et professionnels est une tendance qui pourrait compter.

Dans tous les cas de figure, et malgré quelques échecs prévisibles (ce sont souvent les premiers qui paient les pots cassés), l'optimisme peut être de mise.

D'une part, parce qu'il est certain qu'il y aura de la place pour tout le monde, l'arrivée des uns n'entraînant pas la mort des autres, ou plutôt de tous les autres.

D'autre part, parce que la question essentielle posée par tous les types de journaux en ligne, à savoir "quel modèle économique adopter pour vivre", semble trouver un écho favorable de plus en plus net dans la ressource publicitaire.

En atteste une enquête étonnante de Newspaper Association of America qui révèle que les lecteurs de la presse en ligne sont des champions des achats en ligne : 82 % consomment régulièrement sur le Net alors que les lecteurs occasionnels ne sont que 55 % à s'être ouverts à l'e-commerce. Même conclusion pour la recherche d'information sur des produits de consommation. Et l'institut de conclure : "voilà une classe unique de consommateurs (46). C'est en tout cas une classe qui pourrait bien valoir de l'or aux yeux des annonceurs et apporter bien des opportunités aux sites dédiés...

Au-delà de toutes ces considérations, un réel enjeu social ne doit pas être occulté quand on aborde le renouveau du journalisme : éviter une fracture avec d'un côté une information gratuite, de médiocre qualité et sans contrôle, et de l'autre une information de qualité bien plus chère et élitiste (14).

- 20 juin 2007 – Tous droits réservés - © documental -

Pour faire un tour complet du sujet (regard panoramique oblige), il est indispensable de lire ou au moins de survoler les deux compléments présentés ci-dessous :

SOMMAIRE DES COMPLEMENTS

Complément 1/5 : Carte d'identité du journalisme citoyen « cliquer ici »

Complément 2/5 : En France, déjà plusieurs grands sites d'information citoyens « cliquer ici »

Complément 3/5 : Présidentielles : l'accélérateur du journalisme citoyen « cliquer ici »

Complément 4/5 : Le rapport Tessier : Faut-il protéger la qualité de l'information par des labels et des statuts ? "cliquer ici"

Complément 5/5 : Bibliographie « cliquer ici »

Imprimer Envoyer à un ami
[ Revenir au début de la page ]
un regard panoramique
mai 2007 juin 2007 juillet-août 2007
Imprimer Imprimer ...
Au sommaire...
Internet : un média citoyen qui défie le journalisme ?
Journalisme citoyen : Complément 1
Carte d'identité du journalisme citoyen
Journalisme citoyen : Complément 2
En France, déjà plusieurs grands sites d'information citoyens
Journalisme citoyen : Complément 3
Présidentielles : l'accélérateur du journalisme citoyen
Journalisme citoyen : Complément 4
Le rapport Tessier : Faut-il protéger la qualité de l'information par des labels et des statuts ?
Journalisme citoyen : Complément 5
Bibliographie
   Dernière mise à jour le 31 décembre 2011 - Ce site est édité par la société documental - © 2012 - Tous droits réservés
Pour contacter documental  |  Mentions légales